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23/12/2014

Lumière noire et Nuit divine

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« C’est  l’idée de « lumière noire » ( persan nûr-e siyâh) qui principalement nous impose de distinguer entre deux dimensions dont ne rendrait plus compte un inconscient unidimensionnel ou indifférenciable. Dans la mesure où il arrive au langage mystique de « symboliser avec » l’expérience physique, il semble que celle-ci illustre au mieux l’idée d’une polarité non pas tant entre la conscience et l’inconscient, qu’entre une surconscience et une subconscience. Il y a une obscurité qui est la matière, et il y a une obscurité qui est l’absence de matière. Les physiciens distinguent entre le noir de la matière et le noir de la stratosphère.

(…) D’autre part, il y a une lumière sans matière, non plus donc la lumière qui devient visible parce qu’une matière prédonnée l’absorbe et la restitue dans la mesure où elle l’a absorbée.

Ténèbre d’en-haut, c’est le noir de la stratosphère, l’espace sidéral, le Ciel noir. En termes de mystique, elle correspondrait à  la lumière de l’En-soi divin ( nûr-e dhât), lumière noire du Deus absconditus, le Trésor caché qui aspire à se révéler, «  à créer la perfection pour y être soi-même l’objet de sa perception », et qui ne peut ainsi se manifester qu’en se voilant à l’état d’objet. Cette ténèbre divine ne se rapporte donc pas à la ténèbre d’en-bas, celle du corps noir, l’infraconscience ( nafs ammâra). Elle est le Ciel noir, la Lumière noire en laquelle s’annonce à la surconscience l’ipséité du Deus absconditus.

(…) Plus sûre et plus directe que toute autre est la référence qui nous reporte à la distinction établie entre les « Ténèbres aux abords du pôle » et les Ténèbres qui règnent à l’ »extrême-occident » de la matière. Cette dernière, c’est celle dont la physique décrit le comportement à l’égard de la lumière ; ce sont les forces d’obscurité qui retiennent la lumière, s’opposent à son passage, celle de l’objet noir qui l’absorbe et que désigne, dans la théosophie orientale de Sohravardî, le vieux terme iranien caractéristique de barzakh ( écran, barrière). Les Ténèbres « aux abords du pôle » sont en revanche la région de la « Lumière noire », celle qui préexiste à toute matière qu’elle actualisera elle-même pour s’y recevoir et y devenir lumière visible.

Nous apprendrons encore que la « lumière noire » est celle de l’Ipséité divine en tant que lumière révélante, qui fait voir. Précisément ce qui fait voir, c’est-à-dire la lumière comme sujet absolu, ne peut en aucun cas devenir objet visible. C’est en ce sens que la Lumière des lumières ( nûr al-anwâr), celle par qui toutes les lumières visibles sont faites lumières, est à la fois lumières et ténèbres, c’est-à-dire visible par ce qu’elle fait voir, mais invisible soi-même.

 

Mais cette nuit divine est l’antithèse de la ténèbre ahrimanienne ; elle est la source des épiphanies de la lumière que , postérieurement, la ténèbre ahrimanienne cherche à engloutir.

Le monde des couleurs à l’état pur, les orbes de lumière, c’est l’ensemble des actes de cette Lumière qui les fait lumières et ne peut soi-même se manifester que par ces actes, sans jamais être visible soi-même.

(…) Peut-être entrevoit-on la corrélation qui impose d’une part de distinguer entre la surconscience et la subconscience, et d’autre part entre la lumière noire et le noir de l’objet noir.

(…) La « lumière noire » est celle de l’attribut de Majesté qui embrase l’être du mystique ; elle ne se contemple pas ; elle donne l’assaut, envahissante, anéantissante, puis anéantissant l’anéantissement.

(…) la lumière noire est la lumière de la pure essence dans son En-soi, dans son abscondité ; son aperception dépend d’un état spirituel décrit comme « résorption en Dieu » ( fanâ fi’llâh).

(…) L’éblouissement de la lumière noire, se comprend lorsque tout acte d’être ou tout acte de lumière est rapporté à son Principe.

Autrement dit : la lumière ne peut être vue, précisément parce qu’elle est ce qui fait voir.

On ne peut voir la lumière ni là où rien ne la reçoit, ni là où elle est engloutie. En cherchant à se trouver devant ce qui fait voir et ne peut que rester soi-même invisible, on se trouve devant la Ténèbre ( et c’est cela « la Ténèbre aux abord du pôle »), car on ne peut prendre comme objet de connaissance ce qui précisément fait connaître tout objet, fait qu’il existe de l’objet comme tel. C’est pourquoi Lâhîjî parle d’une proximité qui éblouit. En revanche l’ombre démoniaque n’est pas la lumière qui, elle-même invisible, fait voir ; elle est la Ténèbre qui empêche de voir la ténèbre de la sub-conscience. Mais la lumière noire est celle qui ne peut être vue elle-même, parce qu’elle est ce qui fait voir ; elle ne peut être objet, parce qu’elle est Sujet absolu. Elle éblouit comme éblouit la lumière de la surconscience. Aussi est-il dit dans la Roseraie du Mystère : « Renonce à voir, car ici ce n’est pas de voir qu’il s’agit. ». Il ne peut y avoir de connaissance de l’Etre divin qu’une connaissance qui est expérience théophanique.

(…) Tant que le mystique n’est pas parvenu à sa propre négativité qui est sa résorption complète, il n’a pas atteint la positivité de l’essencification par l’être absolu, laquelle est la surexistance par Dieu.. Le non-être absolu ne se manifeste que dans et par l’être absolu.

 

 Henry Corbin ( « L’homme de lumière dans le soufisme iranien », extraits)

23/06/2014

Henry Corbin à propos du Régime Ecossais Réctifié

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« On doit se borner à faire mémoire ici de l’action de Jean-Baptiste Willermoz, à Lyon au XVIII ème siècle, qui aboutit à constituer un « Ordre Intérieur » détaché de la « Stricte Observance Templière » de l’Allemagne. L’intuition de Willermoz était profonde. Elle s’accorde avec ce que présuppose la filiation de l’Ordre du Temple a parte ante. Comme nous l’avons relevé, cette filiation, tout en faisant la force de l’Ordre du Temple, ne le situe que comme un moment dans une tradition templariste permanente. Aussi bien sera-ce le motif du grand poème dramatique de Zacharias Werner (infra VIII). Il n’y avait donc pas à restaurer matériellement, comme beaucoup le voulaient, l’Ordre historique du Temple, mais il y a avait à prendre sa succession spirituelle en prenant soi-même place dans la tradition qu’il avait assumée lui-même pendant deux siècles. Cette conviction aboutit à la formation de la chevalerie templière spirituelle, celle des « chevaliers de la Cité Sainte », de « Rite écossais rectifié » . J-B. Willermoz professait une profonde spiritualité, centrée sur l’Imago Templi. Ses « instructions » sont à méditer longuement en ce sens ; elles sont le textbook de la spiritualité du Temple ; elles conduisent à une intériorisation qu’il serait fructueux de comparer avec celle de Philon et de quelques maîtres évoqués ici précédemment.

L’idéal de cette chevalerie templière spirituelle fut admirablement formulé déjà par le Chapitre de Clermont « Eques et frater hierosolymitanus scientiis divinis elatis maximam operam dare debet, ut in dies magis magisque luce mirifica et illuminatorium divinarum scintillis incendatur et inflammetur . » Ainsi devait-il en être « jusqu’au jour où l’Ordre du Temple reprendrait possession de Jérusalem et pourrait ainsi retrouver dans une des cavernes de la Montagne Sainte le dépôt de la science ésotérique intégrale. »

Henry Corbin « Temple et Contemplation »