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06/01/2015

J-M Vivenza, à propos de la "Divine Ténèbre"

Le terme "ténèbres", au pluriel, dont l'acceptation courante de nuit, d'obscurité et de noire opacité semble évidente, possède toutefois une contrepartie, bien moins connue, mais pourtant largement utilisée par de nombreux auteurs spirituels, qui se laisse découvrir sous le nom de la Ténèbre, au singulier, nom provenant du discours théologique s'appliquant à la Divinité en son mystère inaccessible et ineffable.

Effectivement, si l'on interroge les Pères de l'Eglise, nous découvrons de nombreux développements touchant à cette notion qui fut largement analysée et décrite. (...) L'étude approfondie de la divine Ténèbre selon leurs méditations, est le symbole par excellence de la Divinité à l'origine de la véritable " Lumière du Monde" demeurant invisible pour les yeux de l'homme (Jean I, 18 : "Personne n'a jamais vu Dieu"). Sachant que tout ici-bas est inversé, constituant une réflexion totale du monde spirituel, la Lumière authentique est ainsi perçue comme ténèbres par les hommes, et la lumière des hommes est regardée comme nuit aux yeux de l'Invisible.

 La lumière invisible est donc appelée par les spirituels la divine Ténèbre, nom donné à la plus haute transcendance non-manifestée, celle que l'esprit n'est pas en mesure de concevoir et les sens capables de percevoir de par leur imperfection native. Transcendance qui est nuit pour l'esprit et nuit pour les sens, transcendance qui réside dans la plus épaisse obscurité par rapport au monde visible qui n'est, proprement, que l'ombre de l'authentique réalité, mais qui, en vérité, est pure lumière pour l'âme. De même que la véritable action est "non-agir", que le silence possède en potentialité tous les sons, la Ténèbre supérieure est fondamentalement la Lumière qui surpasse toute lumière, l'essence principielle de la Lumière suressentielle.

Enfin, comment ne pas citer celui qui est sans doute le plus sublime en ces sujets, qui n'avait pas hésité à déclarer dans une audacieuse formulation impressionnante: " C'est dans la Ténèbre [qu'] habite Celui qui est en dehors de toutes choses." (Denys l'Aréopagite, Théologie mystique)

 

J-M Vivenza ( La Clé d'Or et autres écrits maçonniques, extrait.)

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23/12/2014

Lumière noire et Nuit divine

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« C’est  l’idée de « lumière noire » ( persan nûr-e siyâh) qui principalement nous impose de distinguer entre deux dimensions dont ne rendrait plus compte un inconscient unidimensionnel ou indifférenciable. Dans la mesure où il arrive au langage mystique de « symboliser avec » l’expérience physique, il semble que celle-ci illustre au mieux l’idée d’une polarité non pas tant entre la conscience et l’inconscient, qu’entre une surconscience et une subconscience. Il y a une obscurité qui est la matière, et il y a une obscurité qui est l’absence de matière. Les physiciens distinguent entre le noir de la matière et le noir de la stratosphère.

(…) D’autre part, il y a une lumière sans matière, non plus donc la lumière qui devient visible parce qu’une matière prédonnée l’absorbe et la restitue dans la mesure où elle l’a absorbée.

Ténèbre d’en-haut, c’est le noir de la stratosphère, l’espace sidéral, le Ciel noir. En termes de mystique, elle correspondrait à  la lumière de l’En-soi divin ( nûr-e dhât), lumière noire du Deus absconditus, le Trésor caché qui aspire à se révéler, «  à créer la perfection pour y être soi-même l’objet de sa perception », et qui ne peut ainsi se manifester qu’en se voilant à l’état d’objet. Cette ténèbre divine ne se rapporte donc pas à la ténèbre d’en-bas, celle du corps noir, l’infraconscience ( nafs ammâra). Elle est le Ciel noir, la Lumière noire en laquelle s’annonce à la surconscience l’ipséité du Deus absconditus.

(…) Plus sûre et plus directe que toute autre est la référence qui nous reporte à la distinction établie entre les « Ténèbres aux abords du pôle » et les Ténèbres qui règnent à l’ »extrême-occident » de la matière. Cette dernière, c’est celle dont la physique décrit le comportement à l’égard de la lumière ; ce sont les forces d’obscurité qui retiennent la lumière, s’opposent à son passage, celle de l’objet noir qui l’absorbe et que désigne, dans la théosophie orientale de Sohravardî, le vieux terme iranien caractéristique de barzakh ( écran, barrière). Les Ténèbres « aux abords du pôle » sont en revanche la région de la « Lumière noire », celle qui préexiste à toute matière qu’elle actualisera elle-même pour s’y recevoir et y devenir lumière visible.

Nous apprendrons encore que la « lumière noire » est celle de l’Ipséité divine en tant que lumière révélante, qui fait voir. Précisément ce qui fait voir, c’est-à-dire la lumière comme sujet absolu, ne peut en aucun cas devenir objet visible. C’est en ce sens que la Lumière des lumières ( nûr al-anwâr), celle par qui toutes les lumières visibles sont faites lumières, est à la fois lumières et ténèbres, c’est-à-dire visible par ce qu’elle fait voir, mais invisible soi-même.

 

Mais cette nuit divine est l’antithèse de la ténèbre ahrimanienne ; elle est la source des épiphanies de la lumière que , postérieurement, la ténèbre ahrimanienne cherche à engloutir.

Le monde des couleurs à l’état pur, les orbes de lumière, c’est l’ensemble des actes de cette Lumière qui les fait lumières et ne peut soi-même se manifester que par ces actes, sans jamais être visible soi-même.

(…) Peut-être entrevoit-on la corrélation qui impose d’une part de distinguer entre la surconscience et la subconscience, et d’autre part entre la lumière noire et le noir de l’objet noir.

(…) La « lumière noire » est celle de l’attribut de Majesté qui embrase l’être du mystique ; elle ne se contemple pas ; elle donne l’assaut, envahissante, anéantissante, puis anéantissant l’anéantissement.

(…) la lumière noire est la lumière de la pure essence dans son En-soi, dans son abscondité ; son aperception dépend d’un état spirituel décrit comme « résorption en Dieu » ( fanâ fi’llâh).

(…) L’éblouissement de la lumière noire, se comprend lorsque tout acte d’être ou tout acte de lumière est rapporté à son Principe.

Autrement dit : la lumière ne peut être vue, précisément parce qu’elle est ce qui fait voir.

On ne peut voir la lumière ni là où rien ne la reçoit, ni là où elle est engloutie. En cherchant à se trouver devant ce qui fait voir et ne peut que rester soi-même invisible, on se trouve devant la Ténèbre ( et c’est cela « la Ténèbre aux abord du pôle »), car on ne peut prendre comme objet de connaissance ce qui précisément fait connaître tout objet, fait qu’il existe de l’objet comme tel. C’est pourquoi Lâhîjî parle d’une proximité qui éblouit. En revanche l’ombre démoniaque n’est pas la lumière qui, elle-même invisible, fait voir ; elle est la Ténèbre qui empêche de voir la ténèbre de la sub-conscience. Mais la lumière noire est celle qui ne peut être vue elle-même, parce qu’elle est ce qui fait voir ; elle ne peut être objet, parce qu’elle est Sujet absolu. Elle éblouit comme éblouit la lumière de la surconscience. Aussi est-il dit dans la Roseraie du Mystère : « Renonce à voir, car ici ce n’est pas de voir qu’il s’agit. ». Il ne peut y avoir de connaissance de l’Etre divin qu’une connaissance qui est expérience théophanique.

(…) Tant que le mystique n’est pas parvenu à sa propre négativité qui est sa résorption complète, il n’a pas atteint la positivité de l’essencification par l’être absolu, laquelle est la surexistance par Dieu.. Le non-être absolu ne se manifeste que dans et par l’être absolu.

 

 Henry Corbin ( « L’homme de lumière dans le soufisme iranien », extraits)

14/12/2014

l’homme sera entièrement semblable au monde spirituel qui à présent est encore caché

Le disciple demanda :

 « Qu’est-ce donc le corps humain ? »

 Le maître répondit :

 « C’est le monde visible : une image et une substance de tout ce qu’est le monde.

 « Et le monde visible est une manifestation du monde intérieur spirituel, jaillie de la lumière éternelle et des ténèbres éternelles, par une opération spirituelle.

(…)  « Et l’homme extérieur est lui aussi une telle substance : car Dieu l’a crée du monde extérieur et lui a insufflé pour âme et pour vie intelligente le monde intérieur spirituel.

 Le disciple demanda :

 « Qu’y aura-t-il après ce monde, quand tout ceci prendra fin ? »

 Le maître répondit :

 « Seuls les êtres matériels prendront fin : les quatre éléments, le soleil, la lune et les étoiles.

 « Le monde intérieur spirituel deviendra alors entièrement visible et manifeste. Tout ce qui durant cette vie a été opéré par l’esprit - bon ou mauvais-, chacune de ses œuvres se séparera selon un mode spirituel, soit vers la lumière, soit vers les ténèbres éternelles.

 « Ce qui est né de chaque volonté rentrera dans ce qui lui est semblable. Les ténèbres seront alors appelées l’enfer, qui est l’éternel oubli de tout bien. Et la lumière sera appelée le royaume de Dieu, qui est la joie éternelle et la louange éternelle des saints d’avoir été délivrés d’un tel tourment.

 «  Le jugement dernier sera un embrasement du feu selon l’amour et la colère de Dieu : là prendra fin la matière de tous les êtres. Chaque feu attirera à lui ce qui est sien : les êtres qui sont à sa ressemblance.

 « Ce qui est né de l’amour de Dieu attirera à soi le feu de l’amour de Dieu. Il y brûlera selon le mode de l’amour et s’abandonnera à ce qui lui est semblable.

 « Mais ce qui aura été opéré dans la colère de Dieu selon les ténèbres, cela attirera à soi le tourment et consumera la fausseté. Il ne restera plus alors que la volonté tourmentée dans sa propre forme et image.

 Le disciple demanda :

« En quelle matière, sous quelle forme, nos corps ressusciteront-ils ? »

 (…) «  Cette bonne vertu du corps mortel doit revenir dans une beauté, une transparence, un cristal et une matière spécifiques, dans une chair et un sang spirituel, pour demeurer et vivre éternellement. Il en sera de même que la bonne vertu de la terre, par laquelle cette dernière sera cristalline et la lumière divine brillera dans tous les êtres.

« Et comme la terre grossière prendra fin pour ne pas revenir, la chair grossière de l’homme prendra fin et ne vivra pas éternellement.

 « Mais tout doit venir en jugement et y être séparé par le feu. L’un comme l’autre : la terre comme la cendre du corps humain.

 Le disciple demanda :

 « Ne ressusciterons-nous pas avec nos corps visibles ?

N’y vivrons-nous pas éternellement ? »

 Le maître répondit :

 « Lorsque le monde visible prendra fin, tout ce qui est extérieur et qui en est issu prendra fin avec lui.

 « Il ne restera du monde que l’art céleste et la forme cristalline.

 « De même il ne restera de l’homme que la terre spirituelle.

 « Car l’homme sera entièrement semblable au monde spirituel qui à présent est encore caché. »

 

 Jakob Böhme ( «  De la vie au-delà des sens », extraits )

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